09 septembre 2006

Chap 12 : Septiembre se llama Allende

P9100011                Aujourd’hui 9 septembre, c’est la veille d’un long week-end, tout le monde en parle, tout le monde se prépare, tout le monde se souvient…On se souvient de la dictature, on se souvient de Salvador Allende, on se souvient des années de répression, des exilés, des torturés, des exécutés, des disparus, des prisonniers,…des martyrs. On se souvient et on a mal, on souffre et on se prépare à laisser s’échapper la rage que l’on garde au fond de nous. On se souvient de ces années de dictature militaire, on ne peut pas les oublier quand on en subit encore d’intenses séquelles…Il suffit de regarder des policiers chiliens pour s’en rappeler et pour se rendre compte que rien n’a changé, sauf dans les apparences bien sur.

Je commence ma soirée calle Maipù, dans un centre culturel, "El Sindicato", un des rares foyers encore vivants de la résistance gauchiste. Il y a quelques années, ce local, parmi beaucoup d’autres, a été entièrement brûlé et détruit par certains. D’autres l’ont reconstruit, et en on fait ce qu’il est maintenant, un espace culturel avec une bibliothèque, deux studios de musique, un théâtre et un café, espace recouvert de photos de Salvador Allende, de Che Guevara, de Victor Jarra et de Pablo Neruda. Plusieurs chanteurs se succèdent sur la scène, entrecoupés de petits discours émouvants des fondateurs du centre, et d’un gâteau pour fêter l’anniversaire des 10 ans du P1010003Sindicato. 

Nous partons ensuite en trombe jusqu’à un autre petit théâtre, où un groupe de jeunes organisent un spectacle de cirque, style cabaret. Joaquin installe un petit stand pour vendre des affiches et des t-shirts du festival de Circo y Arte Callejero qu’il organise depuis 1998 dans la ville de Pirque.  Nous assistons alors à un petit spectacle très bien monté, très sympa avant d’aller à la Casa En El Aire.

Joaquin joue pendant deux bonnes heures, invite les gens à ne pas oublier, à venir manifester dimanche, à s’unir, à s’exprimer et à honorer la mémoire des victimes de la dictature.

P91000215h du matin, quelques heures de sommeil seulement parce qu’il ne faut pas rater le départ de la Marcha et nous y sommes. Nous arrivons en peu en retard, donc nous nous trouvons à la toute fin de la marche et nous remontons petit à petit le cortège. D’abord, les communistes, les collectifs Musicobrero y Cultura en movimiento, puis les anarchistes. On ne s’attarde pas avec eux, ça craint. Visages cagoulés, vêtements noirs, bombes de peinture dans la main droite et cocktails Molotov dans la gauche. On les dépasse rapidement parce que c’est toujours à leur niveau que les choses dégénèrent…On avance ensuite avec le cortège de la Funa. La Funa sont ceux qui ont décidé de punir moralement, à travers le regard de la société, les gens qui ont été au service de la dictature, ceux qui ont dénoncé, torturé, emprisonné, tué les résistants, ceux qui ne se sont pas vendus au système. Ils nous invitent alors à dénoncer publiquement en faisant le plus de bruit possible ces personnes-la afin d’ébranler un peu l’impunité dont ils jouissent si sereinement. On poursuit tranquillement la marche, depuis la Moneda, le palais présidentiel, jusqu’au cimetière général où on y trouve, entre autres, la tombe de Salvador Allende. Photo_joaquin_056

On arrive au cimetière, on reste aux aguets, tout comme les policiers postés aux quatre coins du cimetière prêts à intervenir et même prêts à provoquer les manifestants et Joaquin ne me lâche pas la main. D’un coup, une espèce de tank modèle urbain, s’engouffre dans une allée du cimetière juste à coté de nous et les gens se mettent à courir, se dispersent. Et nous aussi. Nous courons jusqu’à une autre allée transversale, nous nous abritons dans un caveau, les larmes aux yeux, le nez qui pique atrocement et la gorge qui s’assèche, craignant que la bombe lacrymogène que les policiers viennent de nous lancer droit dessus ne soit pas leur seule façon de signifier leur présence. Le cimetière va garder cette forte odeur de gaz toute l’après-midi. Tout le monde se gratte le nez, pleure et éternue, ça en devient même comique. Comique, mais tellement tragique...Ou peut-être l’inverse… Nous arrivons au caveau de la famille Allende, sur lequel nous jetons une jolie fleur rouge en écoutant cérémonieusement un hommage à Salvador Allende.

Le lendemain c’est vraiment le 11 septembre, c’est vraiment LE jour ou tout peut arriver, LE jour ou les gens manifestent dans un climat beaucoup plus agressif, LE jour ou des gens meurent, LE jour ou beaucoup n’osent même pas sortir de chez eux, LE jour ou certains ont peur, LE jour ou d’autres sont prêts à tout…Joaquin a été invité à jouer à la "Velaton del estadio nacional de Santiago". La "Velaton" est une autre manifestation de la mémP9120035oire collective encore bien vivante et ardente, ou les gens viennent déposer et allumer des bougies tout autour du stade. "Ni Olvido, Ni Perdon"*.

Cette année c’est la première fois que le Parti Communiste et le Parti Socialiste organisent la Velaton ensemble. Cette union ne semble pas plaire à tout le monde…Et surtout pas à Joaquin qui doit chanter une chanson qui invite à la révolution, contre le gouvernement (le gouvernement de Madame Bachelet est supposé être socialiste mais ne l’est pas…). Je sens qu’il est nerveux, qu’il réfléchi beaucoup, qu’il observe, qu’il pèse le pour et le contre, qu’il sonde silencieusement le public. P9120039Je sens qu’il est profondément ému par ce concentré de souffrance autour du stade, par la beauté et le symbolisme de cette cérémonie et par le fait de devoir exprimer ce qu’il ressent, à voix haute, avec des mots, avec une guitare, sur une scène, face à un petit millier de personnes. Introduction rapide, paraphrasée de Salvador Allende lui-même "No habrà revolucion sin cancion"* et, à part la voix qui tremble et les accords fragiles, il s’en est bien sorti. Il laisse la scène pour venir me serrer dans ses bras en poussant un profond soupir de soulagement et en essuyant un embryon de larme au coin de son œil gauche. D’un coup c’est la célèbre chanson de l’Unité Populaire (ancien parti politique de Salvador Allende), aux couleurs marxistes, "Venceremos"* qui résonne dans tout le stade. Les cœurs, chargés d’émotion, battent encore plus vite, les poings se lèvent et les voix s’élèvent "El pueblo unido jamas sera vencido !"*.

Nous déposons chacun deux bougies sur les grilles du stade, Joaquin perdu dans ses pensées, et moi essayant silencieusement de les pénétrer. La solidarité prend tout son sens face à une cause commune, et il semble que cet élan de solidarité soit proportionnel à la cause vécue ou subie. Ici, c’est énorme. C’est telleP9120042ment énorme que je me sens mal d’être ici, de saluer les gens et d’allumer des bougies car je n’ai pas vécu ce qu’ils ont subi. Je ne peux qu’essayer de partager leurs sentiments pour les soulager un peu et faire preuve du maximum d’empathie possible.

Nous prenons la JoacoMobile pour rentrer jusqu’à chez lui, dans la montagne. Sur la route, nous restons attentifs, sur les conseils de Joaco, qui sait pertinemment que cette nuit-là il est dangereux de s’aventurer sur les routes. Cette nuit-là, la ville est le théâtre d’affrontements permanents entre les manifestants et les forces de l’ordre. Les habitants des "poblaciones"*, quartiers pauvres, se barricadent dans leurs rues, au moyen d’incendies de toute sorte. Ils brûlent des pneus, des voitures, des panneaux d’affichage et tout ce qui leur tombe sous la main. Ils font en sorte de ne laisser entrer personne, et surtout pas les policiers.

musique7"En la pobla, se escuchan tiros, son las armas de los pobres, son los gritos del latino"* (copyright Joaquin Figueroa)            musique7    

Nous passons d’abord par une zone curieusement calme, style le calme après la tempête, visiblement désertée par les manifestants depuis peu, ou subsistent des cadavres de feu qui crachent encore leurs dernières flammes, des gros morceaux de ferraille, des panneaux électriques déracinés,…Nous roulons prudemment, faisant attention d’éviter les débris lorsqu’un véhicule arrivant en sens inverse vers nous, nous fait des appels de phare. Appels de phare signifiants qu’il n’était pas possible d’aller plus loin sur la route, et nous faisons demi-tour. Joaquin cherche alors un autre moyen de passer, en contournant les obstacles, et au coin d’une grande artère nous apercevons un nombre incroyable de policiers gentiment alignés derrière une barricade, et de l’autre coté, les habitants du quartier en question, hurlants, sautants, dansants autour des feux qu’ils ont allumé sur la route, pour la rendre impraticable. Sans s’attarder et au prix de multiples détours dans les rues de Santiago nous réussissons à entrer dans la localité de Lo Caña, là où se trouve la maison de Joaquin. Il fait étrangement sombre, toutes les maisons sont éteintes, et pour cause, le courant a été coupé dans la totalité de la ville. Alors on cherche à tâtons les quelques bougies et la lampe torche qui traînent dans le salon. Et puis on allume la cheminée pour se réchauffer, on éteint les bougies pour économiser, et on se remet tranquillement de nos émotions…Et le lendemain on apprend la mort d’une petite fille de 9 ans, tuée par une balle de revolver, alors qu’elle était tranquillement chez elle cette nuit-là. Balle de revolver, qui, soit dit en passant, a de fortes chances de s’être échappée d’une arme d’un policier…Impunité quand tu nous tiens…

Posté par miniboo à 12:00 - Commentaires [2] - Permalien [#]


Commentaires sur Chap 12 : Septiembre se llama Allende

  • Joacomobile

    Est-ce-que c'est la super voiture sur la photo du dessus, avec le capot ouvert ?

    Posté par papa, 05 octobre 2006 à 23:52 | | Répondre
  • oui, pourquoi? Y a un problème? C'est une Datsun de 1982, plus vieille que moi!!

    Posté par miniboo, 06 octobre 2006 à 06:25 | | Répondre
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